vendredi 14 octobre 2011

L'insoutenable légèreté de la mouche



Ou pire.


Bonjour à tous, ici la mouche. Enfin, l'auteur je veux dire. Je vous souhaite la bienvenue dans mon cerveau, pardonnez mon intrusion. Fini de tricher: j'ai décidé d'être mon personnage principal. D'habitude, ce qui m'arrive n'est jamais grave. Personne n'en meurt autour de moi. Mais là, j'en crève. Une rage sourde. Pas de larme mais une sécheresse du coeur. Bien pire.
J'ai, pourtant fait les choses comme il fallait: née dans un bon milieu, je suis allée à l'école dans un excellent lycée, j'ai fait des études supérieures où j'ai croisé des gens intelligents, ils m’ont invitée à danser et certains sont même allés jusqu'à me donner du travail, j'ai épousé le plus bel homme intelligent que je connaissais. Alors, Pourquoi fait-il si froid par ici? À quel moment me suis-je fourvoyée? Moi, je ne demandais pas mieux que de vous faire plaisir; être comme il faut ne me dérangeait pas tant que ça. Pourquoi je n'y ai pas droit, moi aussi? Pourquoi, au lieu du bonheur simple que l'on m'avait fait miroiter, n'ai-je trouvé qu'un compliqué délabrement?
Comment ai-je pu laisser les apparences dicter ma vie à ce point-là? On dit souvent qu'il faut sauver les apparences. Moi je dis qu'il faut les flinguer, une à une, pour être sauvé.
Notre génération est trop superficielle pour le mariage. On se marie comme on va au Mc Do. Après, on zappe. Comment voudriez-vous qu'on reste toute sa vie avec la même personne dans la société du zapping généralisé? Dans l'époque où les stars, les hommes politiques, les arts, les sexes, les religions n'ont jamais été aussi interchangeables? Pourquoi le sentiment amoureux ferait-il exception à la schizophrénie générale?
Et puis d'abord, d'où nous vient donc cette curieuse obsession d’être,  à tout prix, heureux avec une seule et même personne?  Sur 558 types de sociétés humaines, 24 % seulement sont monogames. La plupart des espèces animales sont polygames.
Le mariage, c'est du caviar à tous les repas: une indigestion de ce que vous adorez, jusqu'à l'écœurement. " Allez, vous en reprendrez bien un peu, non? Quoi? Vous n'en pouvez plus? Pourtant vous trouviez cela délicieux il y a peu, qu'est-ce qui vous prend? Sale gosse, va!"
La puissance de l'amour, son incroyable pouvoir, devait franchement terrifier la société occidentale pour qu'elle en vienne à créer ce système destiné à vous dégoûter de ce que vous aimez.
Un chercheur américain a démontré que l'infidélité est biologique. L'infidélité, selon ce savant renommé, est une stratégie génétique pour favoriser la survie de l'espèce. Vous imaginez la scène de ménage: "Mon amour, je ne t'ai pas trompé pour le plaisir: c'était pour la survie de l'espèce, figure-toi! Peut-être que toi tu t'en fous, mais il faut bien que quelqu'un s'en préoccupe, de la survie de l'espèce! Si tu crois que ça m'amuse!... "
Nous ne sommes jamais rassasiés: quand une personne nous plaît, on veut en tomber amoureux; quand on est amoureux, on veut l'embrasser; quand on l’a embrassée, on veut coucher avec elle; quand on a couché avec elle, on veut vivre avec elle dans un meublé; quand on vit avec elle dans un meublé, on veut l'épouser; quand on l’a épousée, on rencontre une autre personne qui nous plaît. L'homme est un animal insatisfait qui hésite entre plusieurs frustrations.
La seule question en amour, c'est: à partir de quand commence-t-on à mentir? Êtes-vous toujours aussi heureux de rentrer chez vous pour retrouver la même personne qui vous attend? Quand vous lui dites "je t'aime", est-ce que vous le pensez toujours? Il y aura bien - c'est fatal - un moment où vous vous forcerez. Où vos "je t'aime " n'auront plus le même goût.
Quand je me suis séparée, j’ai acheté, comme beaucoup,  La Séparation de Dan Franck. La première scène est émouvante: pendant une pièce de théâtre, l'homme s'aperçoit que sa femme ne l'aime plus car elle retire sa main de la sienne. Il tente de la reprendre mais elle l'enlève à nouveau. Je me disais: Quelle salope! Pourquoi autant de cruauté? Ce n'est pourtant pas compliqué de laisser sa main dans la main de son mari, merde! Jusqu'au jour où la même chose m'est arrivée. Je me suis mise à repousser la main de l’autre sans arrêt. Il me prenait gentiment la main, ou le bras, ou bien posait sa main sur ma cuisse quand nous regardions la télé, et moi que voyais-je? Une main molle, blanchâtre, avec la consistance d'un gant Mappa. Je frissonnais de dégoût. C'était comme si il posait un poulpe sur moi. Je culpabilisais: mon Dieu, comment en étais-je arrivée là? J'étais devenue la salope du livre de Dan Franck. Il insistait pour mêler ses doigts aux miens. Je me forçais, sans parvenir à réprimer une grimace. Je me levais d'un bond, soi-disant pour aller pisser, en réalité juste pour fuir cette main. Puis je revenais sur mes pas, prise de remords, et je regardais sa main que j'avais aimée. Sa main que, quelques années plus tôt, j'aurais donné ma vie pour tenir ainsi. Et je ne ressentais que haine de moi, honte de lui, indifférence, envie de chialer. Et je serrais contre mon cœur cette pieuvre molle, puis je lui faisais un baisemain mouillé de tristesse et de dépit.
L'amour est fini quand il n'est plus possible de revenir en arrière. C'est comme ça qu'on s'en rend compte: de l'eau a coulé sous les ponts, l'incompréhension règne; on a rompu sans même s'en apercevoir.
L'amour le plus fort est celui qui n'est pas partagé. J'aurais préféré ne jamais le savoir, mais telle est la vérité: il n'y a rien de pire que d'aimer quelqu'un qui ne vous aime pas - et en même temps c'est la chose la plus belle qui me soit jamais arrivée. Aimer quelqu'un qui vous aime aussi, c'est du narcissisme. Aimer quelqu'un qui ne vous aime pas, ça, c'est de l'amour. Je cherchais une épreuve, une expérience, un rendez-vous avec moi-même qui puisse me transformer: malheureusement, j'ai été exaucée au-delà de mes espérances. J'aime un homme, qui ne m'aime pas, et je n'aime plus celui qui m'aime. J'utilise les hommes pour me détester moi-même.
" Fan-Chiang demanda: - Qu'est-ce que l'amour?
Le maître dit: - Donner plus de prix à l'effort qu'à la récompense, cela s'appelle l'amour. " (Confucius)
Merci le canard laqué, mais moi je ne cracherais pas non plus sur la récompense. En attendant, je suis abandonnée. Je suis comme une petite maîtresse collante qui attend que son homme marié se souvienne de son petit cul. Moi qui n'affectionnais que les larges avenues, je me retrouve " back street ". Une seule question me taraude sans cesse et résume toute mon existence:
Qu'y a-t-il de pire: faire l'amour sans aimer, ou aimer sans faire l'amour?
J'ai l'impression d'être comme Milou quand il a ses crises de conscience, avec d'un côté le petit ange qui lui dit de faire le bien, et de l'autre le mini-démon qui lui enjoint de faire le mal. Moi, j'ai un angelot qui veut que je revienne avec mon mari, et un diablotin qui me suggère de coucher avec l’amant. Dans ma tête c'est un talk-show permanent entre eux deux, en direct. 
Une chose est sûre : Il faut se décider ! Ou bien on vit avec quelqu'un, ou bien on le désire. On ne peut pas désirer ce qu'on a, c'est contre nature. CHOISIR, C’EST RENONCER. Putain de phrase de merde. La pire de toutes.
Surtout vu mon incapacité puérile à renoncer à la nouveauté, ce besoin maladif de céder à l'attrait des mille possibilités incroyables que réserve l'avenir. C'est fou comme, ce que je ne connais pas m'excite plus que ce que je connais déjà. Mais suis-je anormale? Ne préférez-vous pas lire un livre que vous n'avez pas lu, voir une pièce de théâtre que vous ne connaissez pas par cœur, élire n'importe qui Président plutôt que celui qui était là avant?
Tout le problème de l'amour, me semble-t-il, est là: Pour être heureux on a besoin de sécurité alors que pour être amoureux on a besoin d'insécurité. Le bonheur repose sur la confiance alors que l'amour exige du doute et de l'inquiétude. Bref, en gros, le mariage a été conçu pour rendre heureux, mais pas pour rester amoureux. Et tomber amoureux n'est pas la meilleure manière de trouver le bonheur; si tel était le cas, depuis le temps, cela se saurait. Je ne sais pas si je suis très claire, mais je me comprends: ce que je veux dire, c'est que le mariage mélange des trucs qui ne vont pas bien ensemble.
Je vous prie de m'excuser, les écrivains sont des gens plaintifs, j'espère ne pas trop vous ennuyer avec ma douleur. Écrire, c'est porter plainte. Il n'y a pas une grande différence entre un roman et une réclamation à la poste. Si je pouvais faire autrement, je ne resterais pas enfermée chez moi à taper, telle une sourde, sur mon pauvre clavier. Mais je n'ai pas le choix; je ne parviendrai jamais à parler d'autre chose tant que ces maux seront là, au fond de mon être.
Donc, je poursuis.
Je crois que ce qui m’enrage le plus dans toute cette histoire, c’est de m'apercevoir que j’ai les mêmes interrogations que tout le monde. C'est une leçon de modestie, certes. Et, elle me coûte cher. Pour deux raisons, la première : J’aurais aimé être différente. Soit! Tant pis. La seconde, la pire, c’est qu’avec autant d’âmes frustrées, jamais personne n’ait trouvé la solution. Il y a quelque chose de désespérant. De pathétique. D’inintelligent. D’inéluctable.
J’en ai assez de cette masturbation intellectuelle. Passons aux choses sérieuses : LE SEXE. 
Le sexe est une loterie: deux personnes peuvent adorer ça séparément, et ne pas prendre leur pied ensemble. On pense que cela peut évoluer, mais ça n'évolue pas. C'est une question d'épiderme, c'est-à-dire d’injustice (comme toutes les choses qui ont trait à la peau: le racisme, le délit de faciès, l'acné...).En amour la situation devient réellement inquiétante quand on passe du film classé X au babillage. A partir du moment où l'on cesse d’entendre: "je vais te baiser la bouche, espèce de petite pute" pour: "mon gnougnou d'amour chérie mimi trognon fais-moi un guili poutou", il y a lieu de tirer la sonnette d'alarme. On le voit très vite: même les voix muent au bout de quelques mois de vie commune. Le gros macho viril à la voix de Baryton se met à parler comme un Castra. La vamp fatale au ton rauque devient fillette mielleuse qui confond son mari avec un chaton. C’est la fin des haricots.
Et puis il y a ce monstrueux concept, le plus puissant somnifère jamais inventé: le Devoir Conjugal. Un ou deux jours sans baiser: pas grave, on n'en parle pas. Mais au bout de quatre ou cinq jours, l'angoisse du Devoir devient un sujet de conversation. Une autre semaine sans faire l'amour et tout le monde se demande ce qui se passe, et le plaisir devient une obligation, une corvée, il suffit que tu laisses encore une semaine s'écouler sans rien faire et la pression deviendra insoutenable, alors chacun se branle en cachette. C’est le fiasco garanti, le contraire du désir, voilà, c'est ça le Devoir Conjugal.
Notre génération est extrêmement mal éduquée sur le plan sexuel. On croit tout savoir, parce qu'on est bombardé de films hard et que nos parents ont soi-disant fait la révolution sexuelle. Mais tout le monde sait que la révolution sexuelle n'a pas eu lieu. Sur le sexe comme sur le mariage, rien n'a bougé d'un millimètre depuis des siècles. On est au XXIème siècle et les mœurs sont les mêmes qu'au XIXe - et plutôt moins modernes qu'au XVIIIe. La preuve que notre génération est nulle sexuellement, c'est le succès des émissions qui parlent de cul à la radio et à la télé, et l'infime pourcentage de jeunes qui mettent un préservatif pour faire l'amour. Cela atteste bien qu'ils sont incapables d'en parler normalement.
Aujourd’hui, je considère le sexe, non comme une obligation, mais comme un jeu dont il convient de découvrir les règles avant, éventuellement, de les modifier. Je n’ai aucun tabou, collectionne les fantasmes, veux tout explorer. J’aimerais rattraper trente années de retard. Qu’on m’apprenne à jouir. Devenir plus qu'hétéro, homo ou bisexuelle: omnisexuelle. Pourquoi se limiter?
Je veux bien baiser des animaux, des insectes, des fleurs, des algues, des bibelots, des meubles, des étoiles, tout ce qui voudra bien de nous (lui et moi). Je me suis même trouvée une étonnante capacité à inventer des histoires plus abracadabrantes les unes que les autres rien que pour me les imaginer pendant la masturbation. Aujourd’hui, je suis prête au sexe avec l’autre. En fait, je suis devenue une authentique obsédée perverse polymorphe, bref, une bonne vivante. Je ne vois pas pourquoi seuls les vieillards auraient le droit d'être libidineux. Il me faut juste trouver le partenaire, vous savez, celui que j’aime et qui ne m’aime pas.
Retour case départ. FUCK !
Mon unique problème finalement, c'est qu'il est ma solution. Ce sont les gens les plus cyniques et les plus pessimistes qui tombent le plus violemment amoureux, car c'est bon pour ce qu'ils ont. Mon cynisme avait hâte d'être démenti. Ceux qui critiquent l'amour sont bien sûr ceux qui en ont le plus besoin: au fond de tout Valmont sommeille un indécrottable romantique qui ne demande qu'à sortir sa mandoline.
Et voilà, ça y est, ça recommence, le piège se referme, la machination se met en branle. J'ai de nouveau des envies de grande maison avec jardin ensoleillé, ou bien le chant de la pluie sur le toit en fin de journée, envie de cueillir un bouquet de violettes, main dans la main avec lui, loin de la ville pour faire l'amour encore et encore, jusqu'à en crever de joie, en pleurer de plaisir, se caresser pour se consoler d'être si bien ensemble.

Alors, je regarde cette conne de mouche qui se cogne contre la fenêtre de ma chambre, inlassablement, et je songe que je suis comme elle: il y a du verre entre la réalité et moi.