mercredi 26 octobre 2011

La minute PhilodeSophie. [DEADLINE]



Fuck à l’urgence.
J’en ai ma claque de perdre ma vie à la gagner. J’en ai marre de courir, de filer, de frôler, de surfacer. J’en ai marre de vous voir crever, fatigués, à bout de forces, déprimés. Votre mal-être nourrit le mien. Et inversement.
On ne fait que remonter désespérément une pente qui s'éboule. Nous fonçons pour rester à la même place, dans un présent qui fuit sans cesse. Car si nous arrêtons une seconde de courir – après le travail, nos e-mails, nos rendez-vous, nos obligations, notre argent, après le temps qui file – nous tombons. Dans le chômage, la pauvreté, l'oubli, la désocialisation. Le temps désormais s'accélère et nous dévore, comme hier Cronos ses enfants. Rien n'y résiste.
Les métiers changent en quelques années, les machines en quelques mois, aucun emploi n'est assuré, les traditions et les savoir-faire disparaissent, les couples ne durent pas, les familles se recomposent, l'ascenseur social descend, le court terme règne, les événements glissent. Tout fout le camp.
L'impression de ne plus avoir de temps, que tout va trop vite, que notre vie file, l'impression d'être impuissante à ralentir m’angoisse et me stresse. Je sens qu’il faut changer de vie, et, pourtant le tourbillon de celle-ci ne m’en laisse aucune occasion. Même pas d’y réfléchir, à tête reposée.
Ça va péter. Je ne sais pas où, ni comment mais quelque chose va mettre un terme à ce « tourne-fou ». On va droit dans le mur. Aujourd’hui, avec cette VDM comme disent nos enfants (vie de merde), je regrette de les avoir mis au monde.  Ce monde justement, il tourne trop vite, son moteur va cramer. Il fume déjà. Eux aussi, pour oublier.
Hartmut Rosa, un sociologue allemand constate ceci :
« Aujourd'hui, le temps a anéanti l'espace. Avec l'accélération des transports, la consommation, la communication, je veux dire "l'accélération technique", la planète semble se rétrécir tant sur le plan spatial que matériel. Des études ont montré que la Terre nous apparaît soixante fois plus petite qu'avant la révolution des transports. Le monde est à portée de main. Cette rapidité et cette proximité nous semblent extraordinaires, mais au même moment chaque décision prise dans le sens de l'accélération implique la réduction des options permettant la jouissance du voyage et du pays traversé, ou de ce que nous consommons.  Les voyageurs en avion survolent le paysage à haute altitude, voient à peine la grande ville où ils atterrissent et sont bien souvent transportés dans des camps de vacances, qui n'ont pas grand-chose à voir avec le pays véritable, où on leur proposera de multiples "visites guidées". En ce sens, l'accélération technique s'accompagne très concrètement d'un anéantissement de l'espace en même temps que d'une accélération du rythme de vie. Car, même en vacances, nous devons tout faire très vite, de la gymnastique, un régime, des loisirs, que nous lisions un livre, écoutions un disque, ou visitions un site. Voilà pourquoi on entend dire à la rentrée : "Cet été, j'ai fait la Thaïlande en quatre jours." Cette accélération des rythmes de vie génère beaucoup de stress et de frustration. Car nous sommes malgré tout confrontés à l'incapacité de trop accélérer la consommation elle-même. S'il est vrai qu'on peut visiter un pays en quatre jours, acheter une bibliothèque entière d'un clic de souris, ou télécharger des centaines de morceaux de musique en quelques minutes, il nous faudra toujours beaucoup de temps pour rencontrer les habitants, lire un roman ou savourer un air aimé. Mais nous ne l'avons pas. Il nous est toujours compté, il faut se dépêcher. C'est là un des stress majeurs liés à l'accélération du rythme de vie : le monde entier nous est offert en une seconde ou à quelques heures d'avion, et nous n'avons jamais le temps d'en jouir. »
Il a tellement raison.
Quand vous êtes rentrés de vacances, il n’y a pas si longtemps, vous vous demandiez, très certainement, comment  arriver à bout de votre « to do list», n’est-ce pas ?
-Boîte mail remplie
-Boîte aux lettres qui dégueule de factures
-L’achat du matériel scolaire
-Les papiers administratifs en tous genres
-Et merde, je dois changer les abonnements téléphoniques de mes enfants, ils ne sont pas optimales.
-Sans parler de cette gym que je dois recommencer absolument, (Pour ne plus jamais me sentir aussi mal dans un maillot)
-Aller embrasser la grand-mère qui crève seule dans sa maison de retraite
-Les parents, il faut les inviter aussi, ils n’arrêtent pas de se plaindre de ne jamais nous voir.
Et j’en passe.  
Nous éprouvons un réel sentiment de culpabilité à la fin de la journée, ressentant confusément que nous devrions trouver du temps pour réorganiser tout cela. Mais nous ne l'avons pas.  Et même si nous trouvions un peu de temps, nous nous sentirions coupables (encore et encore) parce qu'alors nous ne trouverions plus un moment pour nous relaxer, passer un moment détendu avec notre conjoint et nos enfants ou, encore, aller au spectacle en famille, bref profiter un peu de cette vie de Merde.
En même temps, chaque épisode de vie se réduit…
En effet, rajoute Hartmut Rosa, la plupart des épisodes de nos journées raccourcissent ou se densifient, au travail pour commencer, où les rythmes s'accélèrent, se "rationalisent". Mais aussi en dehors. On assiste à une réduction de la durée des repas, du déjeuner, des moments de pause, du temps passé en famille ou pour se rendre à un anniversaire, un enterrement, faire une promenade, jusqu'au sommeil. Alors, pour tout faire, nous devons densifier ces moments. On mange plus vite, on prie plus vite, on réduit les distances, accélère les déplacements, on s'essaie au multitasking, l'exécution simultanée de plusieurs activités. Hélas, comme nos ressources temporelles se réduisent, cet accroissement et cette densification du volume d'actions deviennent vite supérieurs à la vitesse d'exécution des tâches. Cela se traduit de façon subjective par une recrudescence du sentiment d'urgence, de culpabilité, de stress, l'angoisse des horaires, la nécessité d'accélérer encore, la peur de "ne plus pouvoir suivre". A cela s'ajoute le sentiment que nous ne voyons pas passer nos vies, qu'elles nous échappent. »
Et cette idée que nos vies nous échappent, m’est totalement insupportable. Elle est déjà si courte.
A l'âge de l'accélération, le présent tout entier devient instable, se raccourcit, nous assistons à l'usure et à l'obsolescence rapide des métiers, des technologies, des objets courants, des mariages, des familles, des programmes politiques, des personnes, de l'expérience, des savoir-faire, de la consommation.
Quand on sait qu’avant la grande industrie, le présent reliait au moins trois générations car le monde ne changeait pas entre celui du grand-père et celui du petit-fils, et le premier pouvait encore transmettre son savoir-vivre et ses valeurs au second.
Dans la première moitié du xxe siècle, il s'est contracté à une seule génération : le grand-père savait que le présent de ses petits-enfants serait différent du sien, il n'avait plus grand-chose à leur apprendre, les nouvelles générations devenaient les vecteurs de l'innovation, c'était leur tâche de créer un nouveau monde.
Et pour finir,  de nos jours, le monde change plusieurs fois en une seule génération. Le père n'a plus rien à apprendre à ses enfants sur la vie familiale, qui se recompose sans cesse, sur les métiers d'avenir, les nouvelles technologies, etc.
Le pire, c’est que le père croit savoir et qu’il bassine, encore et encore, de ses vieilles théories qui ne tiennent plus la route dans ce monde qui est le nôtre. Le sien étant mille fois, dépassé.
On ne se comprend plus. On s’éloigne les uns des autres (on n’a pas le temps d’expliquer). Il n’y a donc plus de famille. Plus de repère. Plus de conseil. Chacun sa merde. Et puis, on s’étonne que nous sommes dans l’ère de l’individualisation. Mais comment pourrait-il en être autrement ?
Je ne sais pas comment faire encore mais je veux m’arrêter avant qu’il ne soit trop tard.
On parie combien que, dans dix ans, je suis toujours là en train de râler?
VDM!  
Fin de la minute PhilodeSophie. 
(Et je vous signale que j'ai dépassé le temps imparti. Parce que dorénavant, je Fuck l'Urgence)
P.S. Même s'il est 01:40 du mat et que demain, le réveil sonnera à 6H45! Même plus le temps de dormir.