jeudi 29 septembre 2011

[Mon Toi. Mon Bab's. Ma Bulle]



Mon Toi. Mon Bab’s. Ma bulle.
Tous, ici présents, connaissaient, monsieur Jacques Levis.
Grand homme, au physique charismatique, au verbe toujours juste. Tiré à quatre épingles, tes beaux cheveux gris coiffés vers l’arrière. Un vrai play-bois, comme tu le disais avec tant d’humour. Un homme chouchouté par sa femme aussi, notre chère Mamouche qui nous manque tant. Elle te rendait si important. Il faut bien l’avouer, tu n’étais pas très causant, mais elle parlait pour deux. Tu existais à travers elle, à côté d’elle. A deux, Vous étiez les fondateurs, vous étiez, notre socle. Votre couple orchestrait, d’une main de maître cette grande et chaleureuse famille. Elle, représentait la douce rigueur du chef d’orchestre. Tandis que toi, tu étais son principal musicien, notre virtuose à tous.
Un jour, elle s’en est allée, beaucoup trop tôt. Tu t’es retrouvé seul. Et, Contre toute attente, c’est à ce moment-là que la vie nous a permis de rentrer dans ce monde qui était le tien. Tu nous as ouvert ta bulle. Celle, que tes enfants connaissaient si bien mais que nous, petits-enfants, ne connaissions pas jusqu’alors.
Aujourd’hui, je ne parlerai que de cet homme-là. De ce grand-père hors du commun. Tu ne ressemblais à aucun autre. Tu étais inimitable, irremplaçable même. Imparfait comme tout le monde, tu incarnais pourtant, la perfection de l’insolite.
Tu étais, Bab’s, un grand artiste. Nos yeux s’écarquillaient toujours, quand tu te levais de table, en plein milieu d’une conversation familiale, parce qu’il y avait une sorte d’urgence à la création. Il fallait que tu composes. Là sur l’instant. Une note de musique par exemple, tu sortais de table, happais alors un instrument, n’importe lequel, et on entendait alors, une mélodie. Cinq, six fois, tu répétais ce même accord et, une fois acquit, une fois mit en boite, tu te rasseyais visiblement apaisé. Aucune trêve ne reposait ton cerveau. Jamais. D’une musique intérieure toujours frémissante, tu étais un homme en constante ébullition créatrice. La vapeur de ces airs merveilleux a enveloppé toute notre jeunesse.
Je dirais même qu’avec toi, on a approché la notion, un peu floue, du mot «génie ». Celle qui frôle, pour certains, la douce folie. Pour nous, tu n’avais rien de fou, tu étais juste un homme, avec une sensibilité artistique exacerbée qui nous a toujours tant touchée, émue et émerveillée. Tu étais l’antipode des conventions, des règles. Un extraterrestre sans doute pour certains. Un guide pour les autres.
Je me rappelle qu’au restaurant, tu dégainais, plus vite que ton ombre, ton petit carnet toujours à portée de mains, je t’imagine encore le tirer de ta poche pour y noter un mot, une phrase, une note de musique, une parole et ainsi assouvir, tes désirs compulsifs de création littéraire. Tes romans en sont la preuve réelle et matérielle. Tu as laissé une trace mon Bab’s. Qui peut dans cette vie se vanter de laisser un sillage derrière lui? Peu de gens. Toi, tu as eu l’intelligence de le faire. Que cela puisse nous servir de leçon.
Souvent je me demande comment a fait le poète qui était en toi pour s’affirmer dans ce monde de chiffre, dans ce monde d’affaire qui était le tien aussi, celui de ton éducation. Comme seule réponse tu nous as inculqué cette incroyable notion qu’est la passion. C’est énorme, dans une vie, la passion. C’est devenu avec le temps et par mimétisme sans doute, une de mes principales valeurs  que j’essaye, à mon tour, de transmettre à mes enfants.
T’es-tu même rendu compte de tes dons? Je ne crois pas. Ecrire, peindre, photographier, auteur, compositeur et interprète, jouer de tant et tant d’instruments différents. C’est extrêmement rare. Tu étais une perle rare et tu ne t’en doutais même pas. Simplement parce que tu ne faisais ça pour personne d’autre que pour toi. Ni pour l’argent, ni pour la reconnaissance. Juste pour le plaisir de créer à tous prix. Et nous, ta famille, étions assis aux premières loges. Merci bab’s pour ce partage de tout ton toi, de tout ton art. Tu as d’ailleurs, à ton insu, guidé pas mal d’entre nous à extérioriser nos sensibilités. Si tu n’avais pas existé, sans doute que la famille compterait bien moins d’artiste. C’est un cadeau de la vie que ce chemin que tu nous as frayé.
Egalement remarquable, ton égo. Il ne prenait aucune place dans tes créations. La course à la reconnaissance n’a jamais pollué ton art. Tu as continué, encore et toujours, avec ténacité, à sortir ce qu’il y avait au fond de toi, sans jamais compter.
Tu étais, sans même le vouloir,  reconnu par tes paires. Que de doux souvenirs, quand chaque semaine tu nous emmenais écouter les accords joués au saxophone par ton ami Willy. Que j’aimais ça, t’accompagner. J’étais si fière d’être là. Ami du grand Toots Thielemans et pourtant si simple, lui aussi. Quelle magie nous as-tu fait connaitre. Par amitié même, ce cher Willy avait accepté de me prendre comme élève chaque samedi matin. Tu m’y emmenais, ravi de pinter avec ton copain qui tentait en vain de me faire sortir un son de ce pauvre cuivre malmené.
Le soir, chez toi, tu prenais le temps de m’expliquer calmement comment positionner ma bouche et là miraculeusement, le son sortait enfin. Jusqu’au prochain silence. Tu m’accompagnais à la flute traversière. J’ai cette image d’une jeune fille aux bajoues violettes, prêtes à explosées qui s’évertuait à accompagner dignement son grand-père élancé qui, lui,  enchantait sa flute. On s’amusait tant. J’en ris encore souvent quand j’y pense Merci pour tout ça mon Bab’s. Jamais je n’oublierai ces moments complices.
Tu étais quelqu’un de profondément généreux. Comme pour toute chose, cette générosité était particulière, elle aussi. Tu donnais sans compter, tant qu’on te laissait dans ta bulle. Ta bulle de liberté. Ta sphère de créativité. Tu aimais y être seul dedans mais surtout, surtout que cette bulle se meuve au sein d’une communauté chaleureuse et animée. Que de vacances inoubliables nous as-tu offert. Tu étais un paradoxe à toi tout seul, un solitaire entouré.  
Aujourd’hui, Tu as enfin la tête dans les étoiles. Ta bulle, d’un coup d’instrument à vent t’a emporté, mais crois-moi, autour d’elle, on en fera encore grand bruit. Merci d’avoir été toi. Merci de nous avoir laissé tant de choses sur ton passage. Un jour, j’espère être à la hauteur de tes passions. Ta vie m’a éblouie. Tu es la preuve que créer, c’est exister pour l’éternité.