mercredi 24 août 2011

LA RUPTURE




Le premier truc que je me demande lorsque je rencontre un homme, c’est comment se passera notre séparation. Déjà, quelques secondes avant le premier baiser, j’essaie d’évaluer le temps de notre relation; 3 jours ? 6 semaines ? 9 mois ? 3 ans ? 6 ans ? Toujours un multiple de trois, en pensant rarement en années. Puis je me demande si on sera du genre adultes et soulagés, ou stupides et révoltés.
Cela viendra de lui ? De moi ? D’une trahison ? D’une lassitude commune ? Il criera ? Je pleurerai ? Il pleurera ? Oh putain non, j’espère qu’il pleurera pas. Je supporte pas les larmes. Surtout chez un homme ça fait toujours un effet bizarre. C’est très gênant. Alors qu’une femme ça chiale tout le temps, cela n’a rien de surprenant. C’est dramatique une femme, leurs conjoints appellent cela l’hystérie, moi je pense qu’il s’agit plus d’un mauvais goût immodéré pour la tragédie. L’homme est souvent soit colérique, soit déjà ailleurs, passé à autre chose, résigné, intelligent. Il accepte plus facilement, se contentant d’éventuellement briser quelques meubles dans ton appartement, de te menacer, puis de te cracher son mépris de quelques mots bien choisis avant d’aller déprimer et haïr discrètement, dignement, rapidement. Parfois tu le mérites, le mépris, et puis parfois aussi, les meubles du salon, valaient vraiment mieux les remplacer, elle était über moche cette table basse. Normal, c’est lui qui l’avait choisie.
Il a toujours eu des goûts de chiotte. C’est le genre de réflexion que vous vous faites, une fois la tristesse passée, pour peu que tout cela vous ait rendue malheureuse pour de vrai.
Et puis toujours cet éternel débat de la distribution des rôles. Qui va faire le quitteur, qui sera le quitté ? Quelle est la position la plus confortable ? Comment culpabilise-t-on le moins ? Qu’est ce qui fait le moins mal ? Remportera-t-on un Oscar pour notre interprétation de la femme délaissée ? Pourquoi n’existe-t-il pas de prix pour les acteurs de la vraie vie ?
Pousser l’autre à la rupture c’est l’idéal, on obtient alors ce qu’on veut, le célibat, auréolé du statut de victime. L’autre est le méchant, on souffre, c’est terrible n’est-ce pas. Et on garde le chat, car on souffre, merde.
- Je souffre, salaud, je garde Felix, barre-toi rejoindre ta pouf !
- Mais j’ai pas de pouf…
- Arrête de me mentir en permanence, casse-toi, je souffre je te dis.
- Mais non, JE souffre.
- Tu mens, laisse-moi le chat.
La mauvaise foi fonctionne aussi si le chat est un boulet qui pisse partout et que vous souhaitez vous en débarrasser par la même occasion (d’autant que votre nouveau mec est plutôt chiens).
- Je souffre, salaud, barre-toi et prends Félix avec toi ! Je ne supporte plus de le voir ! Il me rappelle toi, quand tu m’aimais encore et ne me trompais pas.
- Mais je ne t’ai pas trompée…
- Arrête de me mentir en permanence, casse-toi, je souffre je te dis.
- Mais non, JE souffre.
- Tu mens, prends le chat.
C’est frais ou bien ?
Certaines fois, par une opération du saint esprit, vous entrez en scène en qualité de quitteur assumé, et vous devenez le quitté déprimé, pathétique. Ça commence par un truc simple, en 192 emails disants tout et leur contraire, afin d’expliquer à l’autre, cet autiste, ce pervers narcissique, à quel point vous êtes malheureuse, à quel point vous valez mieux que cela, à quel point vous seriez mieux seule. Puis le couperet tombe, enfin, il répond, c’est court, efficace, et ça coupe votre monologue:
- Ok.
Ok… Ok ? C’est tout ? Comment ça ok ? Vous êtes scandalisée alors vous téléphonez:
- Ok ? C’est tout ce que t’as à dire ? Tu veux qu’on se sépare c’est ça ?
- Mais tu viens de me plaquer…
- Oui et donc tu ne te bats pas ? T’es d’accord, ça te va très bien… En fait cela t’arrange…
- Je… Respecte TON choix…
- AH TRÈS BIEN. OK. Il y en a une autre, déjà, ça y est hein. T’as pas perdu de temps, bravo, je vous souhaite plein de bonheur… J’espère que tu seras moins minable avec elle qu’avec moi. Mais je suis sincère, hein, vraiment, je vous souhaite une belle et longue relation.
- …
Alors vous déprimez, et vous ne voulez plus vous séparer. S’il s’en fout, à quoi bon ? Il faut être honnête si on a de quoi s’occuper l’esprit et le corps, ça va. Si on est seul(e) à ruminer, ça va pas. Ce n’est donc pas vraiment la rupture qui nous pose un problème, c’est notre ego qui gère mal le bouzin.
Comment ça il ne déprime pas ? Comment ça il va bien ? Comment ça il respire, s’amuse, rit, sort ? Comment ça sa vie continue ?
Quel scandale.
S’il mourait juste après la rupture, ce serait l’idéal. Vous vous diriez, c’est con qu’il soit mort juste avant de regretter de m’avoir laissée filer, juste avant de réaliser que j’étais une femme formidable, juste avant que je puisse lui rétorquer qu’on ne se remettrait jamais ensemble, juste avant qu’il apprenne que je me tape un de ses potes.
Mais il ne meurt pas et vous ne vous tapez pas un de ses potes. Alors vous attendez qu’il regrette. Vous attendez son invitation, la discussion, vos regards qui se croisent, les premiers sourires, et ces quelques secondes, avant votre second premier baiser, afin de pouvoir évaluer la durée de cette deuxième « chance ». Tout en vous demandant si vous ne seriez pas en train de faire une connerie.
Vous attendez.
Vous attendez.
Puis un soir, vous le croisez chez des amis communs, il semble aller très bien, ce con. Tellement bien, qu’il simule sans doute. La nana qui l’accompagne aussi semble aller très bien, elle sourit tout le temps, elle est sympa cette pute. Et gaulée.
Alors vous les toisez, lui heureux, et elle épanouie, et vous maugréez en plongeant le nez dans votre verre de vin: « je leur donne trois semaines.. »
Ioudg Ioudgine